Kabila à Goma : ma génération, née dans la guerre, refuse la répétition
En prenant la tête d'un front politico-militaire à Goma, Joseph Kabila rejoue une partition que la RDC connaît par cœur. Ma génération, née dans la guerre, n'a pas le droit de la laisser se rejouer.

Kinshasa — Le 12 octobre 2026, à Goma, la République démocratique du Congo a assisté à une scène qu'elle croyait révolue. Un ancien chef d'État, condamné à mort par contumace par la justice militaire de son propre pays, a pris la présidence d'une coalition armée dressée contre les institutions qu'il a jadis incarnées. Ce n'est pas un simple fait d'actualité. C'est le symptôme d'une maladie ancienne, et peut-être la dernière occasion de la soigner.
Goma, ou la logique de la somme nulle
Le Front pour la refondation de la nation réunit désormais l'AFC et le M23 sous la présidence de Joseph Kabila. Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa en sont les vice-présidents. L'annonce a été faite dans une ville que le M23 contrôle depuis janvier 2025.
Deux lectures s'offrent à nous, et elles ne s'excluent pas. La première y voit un projet de conquête du pouvoir par les armes, qui assume enfin son visage. La seconde y voit une manœuvre pour peser davantage à la table des négociations. Le moment n'est pas anodin : l'Union africaine relance les discussions, et le mécanisme de Doha cherche à consolider le cessez-le-feu.
Dans les deux cas, la logique est la même : ce que l'un gagne, l'autre doit le perdre. Le pouvoir n'y est pas un bien commun à organiser, mais un butin à arracher. Dans ce jeu à somme nulle, c'est toujours le citoyen qui perd. Il vit à Rutshuru, à Masisi ou à Kalehe, et il a été déplacé pour la troisième ou la quatrième fois de sa vie.
Quand les hommes se placent au-dessus des institutions
Notre histoire politique tient en une phrase : la Nation congolaise s'est trop souvent laissé guider par des hommes qui se voulaient plus grands que l'État. Mobutu a gouverné trente-deux ans en confondant sa personne avec la République. L'AFDL est entrée à Kinshasa en 1997 par les armes, avec des parrains étrangers. Le RCD, puis le CNDP, puis le M23 ont suivi la même trajectoire.
Le scénario ne varie pas. Une rébellion naît à l'Est et s'impose par la force. Elle négocie, de Sun City aux accords du 23 mars 2009. Ses chefs obtiennent des postes, des grades, une amnistie. Quelques années plus tard, une nouvelle rébellion naît des cendres de la précédente.
Ce cycle a une conséquence profonde. Il apprend à chaque génération que la kalachnikov est le chemin le plus court vers la table du pouvoir. Il récompense la violence et pénalise la patience républicaine. Tant que cette leçon restera vraie, aucun accord de paix ne tiendra.
Le moment Tshisekedi : un déclic, pas une fin
Je considère le président Félix Tshisekedi comme le déclic d'une transition entre un ancien système et le nouvel ordre politique qui finira par émerger. Pour la première fois, l'ancien régime ne peut plus négocier son impunité dans l'ombre. Il est contraint de montrer son visage. La recomposition est douloureuse, mais elle est en marche.
Un déclic n'est cependant pas une destination. Le nouveau système ne naîtra pas d'un homme, fût-il légitime. Il naîtra d'institutions plus fortes que ceux qui les occupent. Remplacer un homme providentiel par un autre, c'est rester prisonnier du même cercle.
C'est pourquoi le débat sur une Quatrième République doit être compris dans le bon sens. Une refondation fondée sur le pouvoir constituant originaire n'a de légitimité que si elle protège plus fermement trois choses : l'alternance, la limitation des mandats et l'indépendance de la justice. Toute réforme qui assouplirait ces garde-fous donnerait raison à ceux qui, à Goma, prétendent « refonder la nation » par les armes.
Nés dans la guerre, nous refusons d'y mourir
J’ai passé mon enfance dans les années , où l'AFDL entrait à Kinshasa. Comme des millions de jeunes Congolais, je n'ai jamais connu un pays en paix. La guerre n'est pas pour nous un chapitre de l'histoire : c'est le décor de notre enfance. Cette expérience nous donne une responsabilité particulière, car nous savons ce que coûte la répétition.
Quel rôle pouvons-nous jouer ? J'en vois cinq.
- Refuser l'enrôlement, sous toutes ses formes. Cela vaut pour les groupes armés comme pour les milices de la haine en ligne. Chaque jeune qui choisit l'école, l'entreprise ou l'engagement civique retire un soldat au cycle.
- Exiger que la paix ne soit plus une prime à la violence. Nous refusons l'amnistie générale, l'intégration en bloc et les postes négociés à la pointe du fusil. La justice transitionnelle doit précéder le partage du pouvoir.
- Défendre les institutions plutôt que les hommes. Notre loyauté va à la Constitution, au Parlement et aux juges, et non à un parti ou à un leader. C'est le seul antidote durable au culte de l'homme providentiel.
- Construire l'économie de la paix. Le chômage des jeunes est le premier recruteur des groupes armés. Former, financer et connecter les jeunes de l'Est à l'économie numérique et agricole, c'est désarmer le conflit à sa racine.
- Porter la voix congolaise dans le monde. La jeune diaspora doit documenter, plaider et rappeler sans relâche que la souveraineté de la RDC n'est pas négociable : ni à Goma, ni à Kigali, ni à Doha.
La répétition, ou la rupture
L'histoire ne se répète pas d'elle-même : elle se répète parce que nous la laissons faire. Chaque fois que la Nation a accepté qu'un homme se place au-dessus d'elle, elle a payé ce choix en vies humaines, en territoires perdus et en décennies volées.
Le 12 octobre 2026 nous place devant une alternative simple. Nous pouvons rejouer, une fois encore, le film de la rébellion récompensée. Nous pouvons aussi faire de ce moment un point de rupture : le jour où le Congo décide que plus personne, ancien président ou chef de guerre, ne sera au-dessus de la République.
Plus personne, ancien président ou chef de guerre, ne doit être au-dessus de la République.
La répétition historique est le pire des scénarios ; il revient à ma génération d'écrire le suivant.
Gedeon Baleke est Secrétaire général de l'African Coalition for Development (ACD) et fondateur de Congolese Young Leaders (CYL). Il est titulaire d'un MGA de la Munk School of Global Affairs, Université de Toronto.


